vendredi 21 avril 2006

Matins vermeils
Par Nicolas Jouandet

Kronikhall inaugure aujourd'hui un espace tribunitien où seront publiées des contributions extérieures. Aujourd'hui, un texte d'Hervé Glevarec, chercheur habitué à appliquer sa sociologie à l'étude des radios, leur public, leur discours. Récemment il a publié Libre Antenne, à propos des radios jeunes et il y a 5 ans, il s'était penché sur France Culture. (France Culture à l'oeuvre, CNRS Editions). En bon intellectuel, il est un habitué du 7/9 de la chaîne, une tranche animée par Nicolas Demorand. En auditeur exigeant, il regrette que sa génération (des trentenaires) soit aussi peu représentée dans l'émission. Je lui ai fait remarquer que récemment de "jeunes" blogueurs avaient eu les honneurs de France Culture (ici et ), à quoi il a répondu: "ça ne change pas beaucoup le modèle qui consiste à inviter des cinquantenaires pour les discussions intellectuelles et les trentenaires quand il s'agit de témoigner d'eux-mêmes..."
photo Pascal Gely/RF


Pour la pluralité des générations aux Matins de France Culture
par Hervé Glevarec

Durant le dernier semestre 2005, sur les 105 invités (dont on a pu identifier l'âge, 14 manquent) de Nicolas Demorand, producteur de l'émission Les Matins de France Culture, la moyenne d'âge a été de 57,3 ans. La médiane était, elle, située à 56,5 ans. Quant au premier quartile (25 % des plus jeunes invités), il était de 51,6 ans, le troisième quartile de 64 ans ! Comme disent les québécois, cela fait une toute petite "boîte à moustaches". Moustaches aussi parce que la parité sexuelle est un lointain horizon. Il y a eu 81 % d'hommes pour 19 % de femmes invitées. Un coup d'œil rapide sur la liste des participants depuis le début de l'émission en 2002 laisse entrevoir qu'il faudrait une sérieuse manœuvre de son producteur pour rattraper la parité des sexes, et la pluralité des âges. Chercheur, né en 1969, appartenant à une génération qui a pourtant connu le déclin des maîtres à penser, nous sommes surpris de n'entendre dans l'émission du matin de France Culture, animé - pourtant - par un producteur trentenaire, exclusivement des invités de la cinquantaine ou de la soixantaine. Tout le monde ayant le droit de cité en régime démocratique, où sont donc les "jeunes" invités intellectuels, responsables culturels et autres chercheurs de la trentaine ou de la quarantaine ? Le paradoxe est bien en effet d'avoir un producteur trentenaire qui n'invite que des cinquantenaires !

La majorité écrasante des invités de Nicolas Demorand sont nés entre 1941 et 1954. En dehors de ces années, patrimoniales, il n'y a quasiment aucun représentant. Comment se fait-il que l'activité intellectuelle, la recherche et la pensée politique en viennent à être incarnées en ce lieu symbolique qu'est France Culture par les seuls cinquantenaires et soixantenaires ? Le paradoxe serait alors qu'un producteur cache derrière son âge une émission qui semble faire écho dans le registre intellectuel à ce que Louis Chauvel décrivait dans un texte récent (Le Monde du 7 mars 2006) à propos des rapports générationnels entre vingtenaires, trentenaires et cinquantenaires : une présence forte des générations du baby-boom et une absence marquée des plus jeunes, dans le cas présent une représentation médiatique et intellectuelle déséquilibrée. Qu'est-ce qui explique cette si faible diversité des générations ? Une situation particulière de cohabitation des générations se caractérisant par le maintien d'un fort pouvoir des aînés ? Un tropisme du producteur qui n'invite que des aînés de 25 ans ? Une concurrence typique, ou plus simplement un embarras, du producteur-journaliste en présence d'invités intellectuels trop proches en termes d'âge (les producteurs de France Culture semblent s'autoriser davantage qu'avant à suivre le modèle du producteur-intellectuel exprimant autant ses propres opinions qu'il anime un débat) ? Nicolas Demorand pense-t-il que ce qui fait la légitimité de France Culture ce sont les générations des plus de 50 ans ? Est-ce une stratégie "politique" qui consiste à inviter des intellectuels contemporains de nos députés ? Est-ce que, comme média, France Culture, lors de son prime time, est soumis à l'exigence de choisir des personnes "visibles", qu'elle trouve logiquement plutôt chez les cinquantenaires ou soixantenaire que chez les trentenaires ou quarantenaires ? Il suffit de regarder qui sont les invités du matin pour voir qu'un des critères semble être la notoriété et/ou la position statutaire des personnes associée à la condition d'une publication ou d'une manifestation publique les impliquant. On se devait de noter cette absence des trentenaires et quarantenaires et de dire un certain agacement face à une si faible diversité des générations intellectuelles. Personne ne souhaite que France Culture devienne définitivement la radio des catégories supérieures et des plus de 50 ans. Il est tentant qu'à ce rythme nos petits camarades ne se reconnaissent plus dans France Culture, leur radio secondaire, n'y trouvant ni l'écho de leur génération, ni celui de leurs travaux. Les chercheurs de tous domaines s'appuyant sur la "vérité" et les journalistes sur la "démocratie", rocs professionnels indépassables, les premiers ont donc le droit de rappeler les professionnels des médias au respect de ce qui fondera en dernier recours leur légitimité et leur discours, à savoir d'être "représentatifs", "équilibrés", "contradictoires". Ce n'est pas le cas en ce moment sur l'antenne du matin de France Culture en termes d'âge et de sexe.






Hervé Glevarec, chargé de recheche au C.N.R.S. (Clersé-Ifresi). Auteur d'un livre sur France Culture à l'œuvre (CNRS Editions) en 2001 et sur la Libre antenne radiophonique et les adolescents, Libre antenne, (Colin-INA)
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